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Le grand mensonge des sondages : pourquoi la majorité des enquêtes au Maroc ne mesurent rien

April 22, 2026
4 min de lecture

 

J'ai mené des dizaines d'enquêtes terrain à Marrakech, à Safi, dans des douars, des quartiers populaires et des zones touristiques. À chaque mission, je pose la même question d'amorce : « Avez-vous déjà participé à une enquête, un sondage, une étude ? ». La réponse, dans la quasi-totalité des cas, est non.

Ce n'est pas une anecdote. C'est un signal d'alarme. Car pendant ce temps, des dizaines de rapports, présentations PowerPoint, baromètres et études circulent dans les ministères, les cabinets et les entreprises, prétendant représenter l'opinion des Marocains. Si la majorité des Marocains n'a jamais été interrogée, qui parle réellement dans ces chiffres ?

L'auto-sélection : le biais qui invalide silencieusement la recherche

Dans la littérature scientifique, on appelle cela le biais d'auto-sélection (self-selection bias ou volunteer bias). Il survient lorsque les répondants choisissent eux-mêmes de participer, au lieu d'être tirés au sort dans une population. Olsen, dans l'Encyclopedia of Survey Research Methods (Sage, 2008), prévient : « threats to validity peak with self-selected samples — a category into which far too many Internet polls fall ».

Bethlehem, l'un des méthodologues de référence sur les enquêtes web, va plus loin : sans tirage probabiliste, « estimates are often substantially biased », et la théorie statistique cesse simplement de s'appliquer. Autrement dit : un sondage en ligne avec 5.000 répondants peut être moins fiable qu'une enquête face-à-face avec 500 personnes correctement échantillonnées.

Le triple piège du Maroc

Le contexte marocain aggrave encore ce biais. Trois couches s'empilent :

  1. Couverture inégale — Le taux de pénétration internet a beau atteindre 108,2% au T1 2025 (DTFE), 19% des Marocains restent hors-ligne et la pénétration de l'internet à domicile en milieu rural plafonne à 47,7% contre 90% en urbain. La Cour des Comptes a relevé en 2024 que 40% des communes rurales ne disposent pas d'une connexion stable.
  2. Auto-sélection numérique — Les enquêtes diffusées sur Facebook, Instagram, WhatsApp ou par mailing ne touchent que ceux qui sont connectés, qui voient passer le lien, qui ont l'envie et le temps d'y répondre. Ces profils diffèrent systématiquement du reste de la population : plus jeunes, plus urbains, plus éduqués, plus engagés.
  3. Auto-sélection motivationnelle — Parmi les internautes touchés, seuls les plus opinionnés répondent. Les avis modérés, les classes silencieuses et les exclus disparaissent du paysage des données.

Résultat : on ne mesure pas ce que pense le Maroc, on mesure ce que pense un sous-segment urbain, jeune, connecté et engagé, qu'on présente ensuite comme la voix nationale.

Le coût pour la décision publique et privée

Les conséquences sont rarement évoquées, mais elles sont sérieuses :

  • Politiques publiques mal calibrées : on alloue des budgets à partir de besoins exprimés par une minorité visible, en passant à côté de besoins réels mais silencieux.
  • Lancements produits ratés : une marque conçoit son offre en fonction d'avis postés en ligne par les early adopters, et découvre trop tard que le marché de masse pense autrement.
  • Communication politique déconnectée : les sondages d'opinion finissent par décrire le Twitter marocain plus que le Maroc.

Ce que devrait être une enquête sérieuse

Faire une enquête correcte, ce n'est pas envoyer un Google Form sur un groupe WhatsApp. Cela suppose :

  • Un cadre d'échantillonnage défini (population cible précise, base de sondage explicite).
  • Un tirage probabiliste ou un échantillonnage stratifié rigoureux (par sexe, âge, milieu, territoire).
  • Une présence physique sur le terrain pour atteindre les non-connectés et les profils sous-représentés.
  • Des protocoles d'enquêteurs avec contrôle qualité, supervision, double saisie et contre-visites aléatoires.
  • Une transparence méthodologique : taille d'échantillon, marge d'erreur, taux de réponse, méthode de pondération.

Sans cela, on produit du décoratif. Pas de la connaissance.

Le pari de M.PATH

Chez M.PATH, nous avons fait un choix méthodologique exigeant : revenir au face-à-face stratifié, parcourir physiquement les quartiers et les territoires, former nos enquêteurs, contrôler la qualité, croiser les sources. C'est plus long, plus coûteux, plus exigeant. C'est aussi le seul moyen de produire des données qui ressemblent vraiment au pays qu'elles prétendent décrire.

La donnée bidon est toujours plus dangereuse que l'absence de donnée : elle donne l'illusion de savoir. Et personne ne décide pire que celui qui croit savoir.
Par Ayoub El Asraoui — M.PATH

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