J'ai mené des dizaines d'enquêtes terrain à Marrakech, à Safi, dans des douars, des quartiers populaires et des zones touristiques. À chaque mission, je pose la même question d'amorce : « Avez-vous déjà participé à une enquête, un sondage, une étude ? ». La réponse, dans la quasi-totalité des cas, est non.
Ce n'est pas une anecdote. C'est un signal d'alarme. Car pendant ce temps, des dizaines de rapports, présentations PowerPoint, baromètres et études circulent dans les ministères, les cabinets et les entreprises, prétendant représenter l'opinion des Marocains. Si la majorité des Marocains n'a jamais été interrogée, qui parle réellement dans ces chiffres ?
Dans la littérature scientifique, on appelle cela le biais d'auto-sélection (self-selection bias ou volunteer bias). Il survient lorsque les répondants choisissent eux-mêmes de participer, au lieu d'être tirés au sort dans une population. Olsen, dans l'Encyclopedia of Survey Research Methods (Sage, 2008), prévient : « threats to validity peak with self-selected samples — a category into which far too many Internet polls fall ».
Bethlehem, l'un des méthodologues de référence sur les enquêtes web, va plus loin : sans tirage probabiliste, « estimates are often substantially biased », et la théorie statistique cesse simplement de s'appliquer. Autrement dit : un sondage en ligne avec 5.000 répondants peut être moins fiable qu'une enquête face-à-face avec 500 personnes correctement échantillonnées.
Le contexte marocain aggrave encore ce biais. Trois couches s'empilent :
Résultat : on ne mesure pas ce que pense le Maroc, on mesure ce que pense un sous-segment urbain, jeune, connecté et engagé, qu'on présente ensuite comme la voix nationale.
Les conséquences sont rarement évoquées, mais elles sont sérieuses :
Faire une enquête correcte, ce n'est pas envoyer un Google Form sur un groupe WhatsApp. Cela suppose :
Sans cela, on produit du décoratif. Pas de la connaissance.
Chez M.PATH, nous avons fait un choix méthodologique exigeant : revenir au face-à-face stratifié, parcourir physiquement les quartiers et les territoires, former nos enquêteurs, contrôler la qualité, croiser les sources. C'est plus long, plus coûteux, plus exigeant. C'est aussi le seul moyen de produire des données qui ressemblent vraiment au pays qu'elles prétendent décrire.
La donnée bidon est toujours plus dangereuse que l'absence de donnée : elle donne l'illusion de savoir. Et personne ne décide pire que celui qui croit savoir.
Par Ayoub El Asraoui — M.PATH