Le marché du travail marocain raconte aujourd'hui deux histoires opposées dans la même phrase. D'un côté, 1,621 million de chômeurs, un taux national de 13%, et un taux qui grimpe à 38,4% chez les 15-24 ans au troisième trimestre 2025 selon le Haut-Commissariat au Plan. De l'autre, des entreprises du BTP qui annoncent jusqu'à 50% de manque sur certains profils selon les régions, et des chantiers de construction de logements qui ralentissent de 40% faute de main-d'œuvre, comme l'alerte la Fédération nationale des promoteurs immobiliers.
Le pays compte simultanément trop de chômeurs et trop peu de bras. Ce paradoxe ne s'explique pas par les chiffres seuls. Il s'explique par un changement profond de valeurs et de représentations que peu d'analyses osent nommer.
Quand on aligne ces données, une évidence saute : le problème n'est pas un manque d'emplois, c'est un manque d'adéquation entre l'offre et la demande, mais surtout entre les opportunités réelles et l'image que les jeunes en ont.
À mes yeux, ce qui se joue ici dépasse l'économie. La jeunesse marocaine d'aujourd'hui n'a plus le même rapport au travail que celle de 1995 ou de 2005. Elle est mondialisée, connectée, exposée en permanence à des récits de réussite rapide, de freelance numérique, d'entrepreneuriat, de e-commerce. Elle compare son quotidien à celui qu'elle voit défiler sur TikTok et Instagram, où personne ne filme un chantier à 6h du matin.
Trois ruptures expliquent ce désalignement :
Les employeurs ne sont pas innocents dans cette équation. Beaucoup proposent encore des conditions qui datent d'une autre époque : précarité contractuelle, faible couverture sociale, peu de perspectives d'évolution, management à l'ancienne. Quand un jeune compare un CDD au noir à 4.500 dirhams sur un chantier à un job freelance d'édition vidéo à distance, le calcul est vite fait — même si le second est instable.
Le problème n'est donc pas que les jeunes refusent de travailler. Le problème est que l'offre de travail telle qu'elle existe aujourd'hui ne correspond plus aux aspirations d'une génération qui s'est mondialisée plus vite que son économie.
Le Maroc n'a pas un problème de chômage seulement. Il a un problème de rencontre entre une jeunesse qui a changé et une économie qui n'a pas suivi. Tant que ce diagnostic ne sera pas posé clairement, les politiques publiques continueront de soigner les symptômes en oubliant la maladie.