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Le paradoxe marocain de l'emploi : et si nos jeunes ne refusaient pas le travail, mais une certaine idée du travail ?

April 22, 2026
4 min de lecture

Le marché du travail marocain raconte aujourd'hui deux histoires opposées dans la même phrase. D'un côté, 1,621 million de chômeurs, un taux national de 13%, et un taux qui grimpe à 38,4% chez les 15-24 ans au troisième trimestre 2025 selon le Haut-Commissariat au Plan. De l'autre, des entreprises du BTP qui annoncent jusqu'à 50% de manque sur certains profils selon les régions, et des chantiers de construction de logements qui ralentissent de 40% faute de main-d'œuvre, comme l'alerte la Fédération nationale des promoteurs immobiliers.

Le pays compte simultanément trop de chômeurs et trop peu de bras. Ce paradoxe ne s'explique pas par les chiffres seuls. Il s'explique par un changement profond de valeurs et de représentations que peu d'analyses osent nommer.

Ce que disent les chiffres

  • Chômage national en 2025 : 13%, soit 1,621 million de personnes (HCP).
  • Jeunes 15-24 ans : 37,2% en moyenne annuelle, jusqu'à 38,4% au T3 2025.
  • Diplômés : 19,1%.
  • Femmes : 20,5%.
  • BTP en 2025 : 64.000 emplois nets créés, et un objectif officiel de 70.000 emplois par an d'ici 2030 (Ministère de l'Inclusion économique).
  • Salaires du BTP : +30% en un an, la main-d'œuvre représentant désormais 25% du chiffre d'affaires des entreprises de construction contre 18% auparavant.

Quand on aligne ces données, une évidence saute : le problème n'est pas un manque d'emplois, c'est un manque d'adéquation entre l'offre et la demande, mais surtout entre les opportunités réelles et l'image que les jeunes en ont.

La rupture culturelle invisible

À mes yeux, ce qui se joue ici dépasse l'économie. La jeunesse marocaine d'aujourd'hui n'a plus le même rapport au travail que celle de 1995 ou de 2005. Elle est mondialisée, connectée, exposée en permanence à des récits de réussite rapide, de freelance numérique, d'entrepreneuriat, de e-commerce. Elle compare son quotidien à celui qu'elle voit défiler sur TikTok et Instagram, où personne ne filme un chantier à 6h du matin.

Trois ruptures expliquent ce désalignement :

  1. Rupture d'image — les métiers manuels, techniques et de chantier sont perçus comme « petits métiers », sans prestige, sans avenir clair, malgré des salaires qui ont bondi de 30%.
  2. Rupture de projection — un jeune diplômé préfère rester un an sans emploi à attendre un poste « digne de son diplôme » plutôt que d'accepter un travail qu'il juge en dessous de ses qualifications. Le HCP signale d'ailleurs une part croissante de surqualification par rapport aux postes disponibles.
  3. Rupture d'effort — la valeur travail-effort cède du terrain face à une attente de résultat rapide, propre à l'économie d'attention.

Ce que les entreprises ne disent pas assez

Les employeurs ne sont pas innocents dans cette équation. Beaucoup proposent encore des conditions qui datent d'une autre époque : précarité contractuelle, faible couverture sociale, peu de perspectives d'évolution, management à l'ancienne. Quand un jeune compare un CDD au noir à 4.500 dirhams sur un chantier à un job freelance d'édition vidéo à distance, le calcul est vite fait — même si le second est instable.

Le problème n'est donc pas que les jeunes refusent de travailler. Le problème est que l'offre de travail telle qu'elle existe aujourd'hui ne correspond plus aux aspirations d'une génération qui s'est mondialisée plus vite que son économie.

Quatre leviers pour refermer le ciseau

  • Revaloriser massivement les métiers en tension par des campagnes de sensibilisation portées par des figures crédibles, des témoignages réels et des trajectoires d'évolution visibles.
  • Certifier les acquis des artisans expérimentés via la reconnaissance des acquis (RPL), pour transformer un savoir-faire informel en compétence reconnue et valorisée.
  • Reconcevoir les conditions d'emploi : couverture sociale, primes de pénibilité, mobilité, formation continue, perspectives de carrière concrètes.
  • Aligner la formation sur la demande réelle : moins de filières saturées sans débouchés, plus de parcours courts ciblés sur les métiers où les entreprises recrutent vraiment.

Le Maroc n'a pas un problème de chômage seulement. Il a un problème de rencontre entre une jeunesse qui a changé et une économie qui n'a pas suivi. Tant que ce diagnostic ne sera pas posé clairement, les politiques publiques continueront de soigner les symptômes en oubliant la maladie.

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